Le silence était une cloche de verre posée sur le monde. Les moqueries, les rires, les murmures s'étaient tus, remplacés par une stupeur collective. J'étais assise au fond d'un cratère encore fumant, la terre chaude sous mes paumes, et le monde était à la fois exactement le même et entièrement nouveau. Les couleurs du ciel, l'odeur de l'herbe brûlée, le bourdonnement subtil de la vie dans le sol – tout me parvenait avec une clarté assourdissante, une netteté qui frisait la douleur.
Le professeur Colbert fut le premier à briser le charme. Il descendit la pente du cratère avec une prudence infinie, comme s'il approchait une bête sauvage. Son visage, habituellement si doux et patient, était un masque de confusion et de peur.
« Mademoiselle de La Vallière... ? » sa voix était à peine un souffle. « Êtes-vous... blessée ? »
J'ouvris la bouche pour répondre, mais aucun son ne sortit. Je regardai mes mains. Pas une égratignure. Mon uniforme était en lambeaux, certes, mais ma peau était intacte. J'aurais dû être morte. Je me souvenais de l'explosion, de cette vague de néant qui m'avait submergée. Je me souvenais du silence final.
« Je... » Ma propre voix me sembla étrangère. « Je crois... que je suis morte. »
Un murmure d'horreur parcourut le cercle des étudiants restés en haut.
C'est alors qu'une voix résonna, non pas dans l'air, mais directement dans mon esprit. Claire, calme, dépourvue d'émotion.
*C'est une réaction normale. La désorientation post-résurrection est fréquente.*
Mes yeux se tournèrent vers l'objet flottant devant moi. Le petit mécanisme de métal et de lumière bleue qui m'avait dévisagée. Il tournait doucement sur lui-même, son unique œil fixé sur moi. C'était lui qui avait parlé.
« Qu'est-ce que tu es ? » murmurai-je, ma question inaudible pour quiconque d'autre.
*Je suis un Spectre. Ton Spectre.*
Devant moi, le professeur Colbert avait blêmi. Il avait entendu ma première phrase. « Morte ? Mademoiselle, ne dites pas de telles choses. C'est un miracle que vous soyez en vie. Un miracle absolu ! »
Je ne l'écoutais plus vraiment. Le monde extérieur s'estompait, remplacé par cette nouvelle conversation silencieuse. Le Spectre flotta plus près. Sa coque métallique était complexe, faite de plusieurs pièces qui semblaient pouvoir s'imbriquer et se désassembler à volonté. Au centre, son œil bleu brillait comme un joyau.
« Un Spectre... » répétai-je doucement. « Tu ressembles à une... une gemme. »
*Un nom ? C'est... inattendu. Mais acceptable. Gemme.*
« Mademoiselle Vallière ! » La voix de Colbert me ramena à la réalité. Il était maintenant à mes côtés, me tendant la main. « Venez. Il faut vous faire examiner à l'infirmerie. Immédiatement. »
Je pris sa main et me laissai hisser sur mes pieds. Mes jambes étaient stables. Trop stables. Chaque muscle répondait avec une efficacité que je n'avais jamais connue. En passant devant les autres étudiants, je vis la peur dans leurs yeux. Kirche, la rousse flamboyante, avait perdu son sourire narquois. Guiche, le blond précieux, serrait sa rose comme si c'était une arme. Je n'étais plus Louise la Zéro, la risée de l'académie. J'étais devenue autre chose. Une anomalie. Un monstre.
L'examen à l'infirmerie fut une farce. La vieille guérisseuse me fit passer tous les tests possibles, marmonnant des incantations de diagnostic, passant ses mains au-dessus de mon corps, scrutant mes yeux avec une lanterne. Sa conclusion fut la même que la mienne : j'étais en parfaite santé. Mieux que parfaite.
« C'est impossible, » n'arrêtait-elle pas de répéter au professeur Colbert dans le couloir. « Aucune magie de guérison ne peut effacer les traces d'une telle explosion. C'est comme si... elle n'avait jamais eu lieu pour son corps. »
On me renvoya dans ma chambre avec l'ordre strict de me reposer. La solitude fut un soulagement. Dès que la porte se ferma, Gemme se matérialisa dans un chatoiement de lumière bleue près de mon épaule.
« Tu as des questions, » constata-t-il. Ce n'était pas une question.
« Qu'est-ce qui s'est passé ? » demandai-je, m'asseyant lourdement sur mon lit. « Cette explosion... c'était moi. J'ai encore échoué. »
*Non. Tu as réussi. Tu as appelé avec une volonté si pure qu'elle a traversé les dimensions. Mais ton corps n'a pas pu contenir la puissance. Tu es morte.*
Les mots étaient dits avec une froideur clinique qui aurait dû me glacer, mais étrangement, ils ne faisaient que confirmer ce que je savais déjà au plus profond de moi.
*Ma fonction est de trouver ceux qui possèdent cette volonté, ce sacrifice, cette bravoure. Ceux qui peuvent porter la Lumière du Voyageur. Je t'ai trouvée. Et je t'ai ramenée.*
« La Lumière... du Voyageur ? » Le terme n'avait aucun sens. Brimir, le Fondateur, nous avait donné la magie. Pas un... Voyageur.
*C'est la source de ton nouveau pouvoir. Tu es une Ressuscitée. Une Gardienne.*
Je secouai la tête, le vertige me prenant. « Non. Je suis une mage. Une noble de la maison Vallière. Et une mauvaise mage, par-dessus le marché. »
Je me levai et saisis ma baguette sur mon bureau. Le bois poli me semblait froid, mort. C'était un simple bâton. J'essayai de me souvenir de la sensation de la magie, de ce frémissement que je n'avais jamais réussi à maîtriser, mais il n'y avait rien.
« Je vais te le prouver. »
Je me concentrai, prononçant les mots d'un simple sortilège de lumière, une petite flamme dansante que même les débutants maîtrisaient. « Flambée. »
Rien.
Je réessayai, la frustration montant en moi comme une vieille amie. « Flambée ! »
Le bout de ma baguette resta inerte. Les larmes me montèrent aux yeux. Même après ce miracle, ce cataclysme, j'étais toujours la même. Louise la Zéro.
*Laisse ça.* La voix de Gemme était douce, mais ferme. *Tu n'en as plus besoin. Le pouvoir n'est pas dans le bois. Il est en toi.*
« Comment ? » sanglotai-je. « Je ne sais rien faire ! »
*Si. Tu l'as déjà fait. Dans le champ. Cette énergie violette. C'était le Vide. Une des trois Lumières. Concentre-toi. Souviens-toi non pas de l'explosion, mais de la sensation juste avant. Cette force qui voulait sortir.*
Je fermai les yeux, tremblante. J'abandonnai la baguette, qui tomba sur le sol avec un bruit sec. Je tendis ma main, paume vers le haut, comme Gemme me l'indiquait mentalement. Je cherchai au fond de moi. Au-delà de la peur et de l'humiliation, au-delà de l'échec. Je cherchai cette tension, cette volonté brute de prouver au monde entier qu'ils avaient tort.
Je la trouvai.
Ce n'était plus une petite étincelle désespérée. C'était un puits. Un abîme sombre et silencieux qui tournoyait en moi. Je plongeai dedans.
Une sensation de froid intense envahit ma main. J'ouvris les yeux.
Au-dessus de ma paume, une petite sphère de la taille d'une pomme flottait. Elle n'émettait aucune lumière. Au contraire, elle semblait l'aspirer. C'était un globe d'un violet si profond qu'il en était presque noir, des vrilles d'énergie sombre s'enroulant et se déroulant à sa surface comme des serpents. Le son dans la pièce s'étouffa, absorbé par ce vortex miniature. Il ne crépitait pas comme le feu, il... dévorait. Il dévorait la lumière, le son, la chaleur.
La fascination se mua en terreur. C'était la chose qui m'avait tuée. C'était la chose qui vivait en moi maintenant.
Ma concentration se brisa.
La sphère vacilla et fila droit devant elle, frappant la tapisserie murale représentant la fondation de Tristain. Il n'y eut pas de flamme, pas de détonation. La tapisserie et le mur de pierre derrière se désintégrèrent simplement sur une zone circulaire, se tordant sur eux-mêmes avant de disparaître dans un bref éclair de lumière violette, ne laissant qu'un trou parfaitement rond qui donnait sur les toits du dortoir voisin. Le silence revint, plus lourd qu'avant.
Je fixai le trou, puis ma main. Ma main tremblait de façon incontrôlable. Ce n'était pas de la magie. La magie, même la plus destructrice, obéissait à des lois. C'était... une annulation. Une négation de l'existence.
Gemme flotta à côté de ma tête. *Ton contrôle est... rudimentaire. Il faudra de la pratique.*
Je ne répondis pas. Je regardais toujours ma main, mais je ne la reconnaissais plus. Ce n'était plus la main d'une mage ratée. C'était la main qui venait de créer une parcelle de néant. Le pouvoir ne m'avait pas sauvée de mon échec. Il l'avait remplacé par une monstruosité que je ne comprenais pas et qui me terrifiait. J'avais voulu être spéciale. Maintenant, je l'étais. Et j'étais plus seule que jamais.