Le chaos avait une symphonie, et Mylan commençait à en apprendre la partition. C'était une cacophonie de chaises brisées, de chopes qui s'entrechoquent et de rires tonitruants qui semblaient faire vibrer les poutres en bois du grand hall de Fairy Tail. Pour la plupart, c'était un bruit de fond. Pour Mylan, c'était un test constant de sa patience.
Assis seul à l'extrémité du bar, il fit glisser la salière de quelques millimètres vers la gauche, l'alignant parfaitement avec le bord du sous-bock. Puis il ajusta le poivrier pour qu'il soit son jumeau symétrique. Une respiration profonde. L'ordre, même minuscule, était une ancre dans cet océan de désarroi.
« Un autre jus de pomme, Mylan ? » demanda une Mirajane adolescente, son style gothique noir et ses piques acerbes formant une armure aussi solide que celle d'Erza.
« S'il te plaît, Mira. »
Elle remplit sa chope sans un mot de plus. Mylan observa ses mains. Des mains fines, mais qui pouvaient générer une puissance destructrice. Il avait vu ses transformations. Une force qu'elle contrôlait à peine, dissimulée sous une attitude renfrognée.
Son regard dériva vers la mêlée au centre de la guilde. Gray, déjà torse nu sans même s'en rendre compte, venait de geler les pieds de Nab à sa chaise. Cana, à peine plus âgée que lui mais déjà assise sur un tonneau, riait aux éclats, une carte à la main. Erza, droite comme un "i" près du tableau des missions, les foudroyait du regard, sa mâchoire serrée. Elle ne disait rien, mais son armure semblait grincer de désapprobation.
Mylan grimaça en voyant Macao tenter de redresser une fourchette pliée en deux. Du métal de mauvaise qualité. Faible. Il détestait les outils fragiles. Une guilde qui ne respectait pas la solidité de ses propres couverts était une guilde qui avait un problème fondamental de priorités. Comment prétendre à la puissance si même la plus simple des fourchettes pliait sous la pression ? Pour lui, la force commençait par les fondations. Un couvert solide, une chaise stable, une volonté inflexible.
*CRAC !*
Comme pour illustrer sa pensée, la bagarre entre Wakaba et un autre mage venait de faire céder le pied d'une table, qui s'effondra dans un fracas de vaisselle et de bois éclaté. Le combat se déplaça, laissant l'épave derrière eux. Personne ne s'arrêta. Personne ne sembla même remarquer, à part lui.
Ce désordre-là, Mylan ne pouvait pas le tolérer. Ce n'était pas seulement inesthétique ; c'était un gaspillage. Une faiblesse structurelle laissée à l'abandon. Poussant sa chope de côté, il se leva. C'était une action qu'il avait entreprise de sa propre initiative plus d'une fois. Il n'était pas le concierge de la guilde, mais l'idée de laisser cette table boiteuse et inutile le rongeait de l'intérieur.
Il se fraya un chemin à travers le tumulte, ignorant une chope volante qui lui frôla l'oreille. Arrivé près de la table mutilée, il s'agenouilla. Le pied en bois était fendu net. Un travail de piètre qualité. Il récupéra le morceau, l'ajusta contre la cassure. Sa paume se posa sur le bois. Il ferma les yeux un instant, se concentrant. Une faible lueur bleu pâle, presque invisible dans la lumière du hall, enveloppa ses doigts. La magie s'infiltra dans les fibres du bois, les renforçant, les soudant de l'intérieur. Pas une simple réparation, une fortification. C'était sa magie, la *Magie de Renforcement*. Lente, discrète, et tout sauf spectaculaire. Elle ne détruisait rien. Elle rendait les choses plus difficiles à briser.
Alors qu'il était encore accroupi, ses doigts vérifiant la solidité de sa réparation, les lourdes portes de la guilde s'ouvrirent en grand. Le bruit ambiant chuta d'un cran. Seul le Maître Makarov pouvait imposer un tel silence par sa simple présence.
Mais il n'était pas seul.
À ses côtés se tenait un garçon. Pas beaucoup plus jeune que Mylan, avec une tignasse de cheveux rose vif qui défiait la gravité et le bon goût. Il portait un pantalon court, un gilet ouvert sur son torse nu, et autour de son cou, une écharpe qui n'était pas faite de tissu. C'était des écailles. Blanches, imbriquées les unes dans les autres comme le ventre d'un serpent. Le garçon avait les yeux grands ouverts, balayant la guilde avec une intensité sauvage, presque animale.
Mylan se releva lentement, la main encore posée sur la table désormais stable. Il pouvait le sentir d'ici. Une odeur. Pas la sueur, la bière et la poussière habituelles. C'était une odeur de feu de camp, de braises ardentes et... autre chose. Quelque chose de primordial, d'ancien. De draconique.
« Mes enfants ! » claironna Makarov, sa petite taille ne diminuant en rien la puissance de sa voix. « Je vous présente un nouveau membre de notre famille. Voici Natsu ! »
Le silence fut bref.
« Cheveux roses ? C'est une blague ? » lança Gray, un sourire narquois aux lèvres.
Le garçon, Natsu, se tourna vers lui, les yeux plissés. Une étincelle de défi y dansait. Il n'avait pas l'air effrayé. Au contraire, il semblait prêt à bondir.
Mirajane s'approcha, les bras croisés, un air de dédain sur le visage. « On dirait un animal errant que le Maître a ramené. Il sent le brûlé. »
Le regard de Natsu se fixa sur elle. Son menton se releva. « Et alors ? Toi, on dirait que t'as perdu un pari avec un corbeau. »
Un "Ooooh" collectif parcourut une partie de la guilde. Erza, cependant, fit un pas en avant, sa main se posant instinctivement sur la garde d'une épée qu'elle ne portait pas. Elle observait Natsu non pas comme une menace, mais comme une anomalie à cataloguer.
« D'où vient-il, Maître ? » demanda-t-elle, sa voix toujours anormalement formelle pour son âge.
Makarov eut un sourire bienveillant, mais ses yeux étaient insondables. Mylan le vit. C'était un regard qui en disait long en ne révélant rien. « Disons qu'il nous a été confié. »
*Confié ?* Mylan sentit une pointe de curiosité percer son habituelle analyse. *Par qui ?* La réponse n'était manifestement pas pour eux. Makarov cachait la provenance du garçon comme un secret d'État.
Natsu, ignorant complètement la tension, fit un pas vers Gray. « Alors, le glaçon exhibitionniste, tu veux te battre ? J'ai entendu dire que c'est comme ça qu'on se dit bonjour ici ! »
Avant que quiconque ne puisse réagir, une petite boule de feu, pas plus grosse qu'un poing, jaillit de la bouche de Natsu, sifflant à côté de l'oreille de Gray. Ce n'était pas un sortilège complexe. C'était brut. Instinctif.
La guilde explosa. Le chaos reprit de plus belle, mais avec une nouvelle énergie, un nouvel épicentre. Gray et Natsu étaient déjà en train d'échanger des insultes et des coups maladroits, l'un générant des pics de glace, l'autre crachant des flammèches.
Mylan resta immobile, près de sa table réparée. Les autres voyaient une nouvelle recrue, un fauteur de troubles avec une magie de feu. Lui voyait autre chose. Il analysait la posture de Natsu, sa façon de bouger. Il n'y avait aucune technique, aucune forme. C'était comme regarder une tempête de feu essayant de tenir dans un corps de garçon. Il n'était pas fort de la manière dont Gildarts était fort, une montagne de puissance contrôlée. Il n'était pas précis comme Erza. Il n'était même pas vicieusement efficace comme Mirajane.
Sa force était un chaos pur. Une force qui ne cherchait pas à construire ou à solidifier, mais simplement à... être. À brûler.
Son propre objectif, devenir le plus fort, lui avait toujours semblé être un chemin droit. Une ascension. Maîtriser la technique, renforcer le corps, endurcir l'esprit. Mais ce garçon aux cheveux roses venait de tracer une ligne de travers sur sa carte. Il était une variable que Mylan n'aurait jamais pu anticiper.
Son regard quitta le combat pour se fixer sur l'écharpe d'écailles. Un cadeau. Une protection. Un vestige. Le secret que Makarov protégeait n'était pas seulement d'où venait Natsu, mais *ce* qu'il était.
Le monde de Mylan, fait de lignes droites et d'angles parfaits, venait de rencontrer une courbe incandescente. Et pour la première fois, l'idée de la force absolue lui parut soudainement bien plus complexe qu'il ne l'avait jamais imaginé.